Chapitre 9 : Le poids du commandement

Le tunnel résonnait des pas du petit groupe. Aéfrie, la dague noire désormais à sa ceinture, marchait en tête. À ses côtés, Torgan avançait prudemment, l'arbalète encore chargée, prêt à toute éventualité. Miklos, toujours vêtu de haillons mais le visage levé avec une lueur d'espoir dans les yeux, fermait la marche aux côtés des deux disciples survivants : Serran, le Traladarien nerveux à la voix douce, et Alven, plus taciturne, le regard constamment baissé.
Lorsqu'ils atteignirent la salle de la forge, les marteaux s'étaient tus. Garth, le forgeron au torse large, observait leur arrivée avec méfiance, son regard se posant un instant sur la robe tachée de Selka qu'Aéfrie portait désormais sous sa cape. Il renifla avec dédain, puis lança d'un ton bourru :
« Alors t'es la nouvelle patronne ? Tu t'crois au-dessus d'nous maintenant, gamine ? »
Le silence qui suivit fut glacial. Aéfrie s'avança d'un pas, et sans hausser le ton, planta son regard dans celui du forgeron.
« Tu me tutoies encore une fois, et je te fais ravaler tes dents une par une, forgeron. »
La menace était calme, mais la dague à sa ceinture semblait vibrer d'une faim silencieuse. Garth baissa les yeux, marmonnant une excuse peu convaincante, mais suffisante pour désamorcer la tension. Aéfrie n'ajouta rien, se contentant de se tourner vers Damir, toujours recroquevillé sur un banc, la main bandée.
Elle s'accroupit doucement à son niveau. Le jeune homme tressaillit, persuadé qu'elle venait achever son travail.
« Je ne suis pas Selka, » dit-elle simplement.
Elle tira de sa besace une fiole de potion cicatrisante, l'ouvrit et en versa lentement le contenu sur la plaie. Damir serra les dents sous la douleur, mais ses yeux s'agrandirent de stupeur en voyant la blessure se refermer lentement.
« Pourquoi ? » souffla-t-il.
Aéfrie se releva, fixant tour à tour les forgerons, les disciples et Miklos.
« Parce que je ne dirige pas par la peur. Pas uniquement. Vous avez deux choix : me suivre et construire quelque chose de nouveau... ou retourner à votre maitresse. Mais je vous préviens : je n'oublie pas. »
Le silence fut suivi de quelques murmures. Garth hocha lentement la tête. Alven regarda Serran, puis fit de même. Damir ne dit rien, mais redressa le dos.
Miklos, quant à lui, s'approcha d'Aéfrie, le regard décidé.
« Je veux rester à vos côtés. J'ai vu ce que vous avez fait. Je ne veux plus subir. Je veux apprendre à me battre, à choisir ma route. »
Un sourire discret se dessina sur les lèvres d'Aéfrie. Elle posa une main sur son épaule.
« Alors tu m'aideras. »
Ils quittèrent la salle de la forge pour continuer leur remontée vers la surface. En chemin, ils repassèrent par la pièce où Aylis, le mage capturé, était toujours bâillonné et solidement attaché. Il leva les yeux en les voyant entrer, un éclat de haine brillant dans ses prunelles.
Aéfrie s'agenouilla devant lui, ôta le bâillon.
« Tu peux parler maintenant. Mais choisis bien tes mots. »
Le mage cracha au sol.
« Tu n'es qu'une usurpatrice. Selka— »
« Selka est morte. » coupa-t-elle froidement. « Et si tu continues sur ce ton, tu vas la rejoindre très vite. »
Torgan se plaça derrière Aylis, les bras croisés, silencieux mais imposant.
Le mage regarda autour de lui. La troupe était fatiguée, mais soudée. Il vit Miklos, libre. Les deux disciples, silencieux mais debout. Aéfrie, calme, mais brûlante d'un feu qu'il devinait dangereux.
« Et que veux-tu de moi ? » demanda-t-il, à demi vaincu.
« Ta loyauté. Ton savoir. Et ton obéissance. Tu peux vivre, Aylis. Mais je te jure que si je détecte la moindre trahison, tu périra d'une mort lente et douloureuse. »
Elle pencha la tête légèrement.
« Tu étais son mage de cour, mais aussi son exécuteur. Quelles sont tes compétences exactes ? »
Il hésita, puis répondit à contrecœur :
« Invocation mineure, malédictions, lecture des pensées superficielles… Et quelques rituels plus anciens, que Selka conservait jalousement. Je les ai étudiés, certains sont liés au sang, d'autres à des pactes… »
« Tu m'intéresses. Tu vas me les enseigner. Et tu vas me prouver, chaque jour, que tu mérites de vivre. »
Il baissa les yeux, puis hocha lentement la tête.
« Bien. Torgan, détache-le. Mais garde un œil sur lui. »
Enfin, ils atteignirent l'issue dissimulée par laquelle Aéfrie et Torgan étaient entrés. Le soleil venait de se lever. La forêt baignait dans une lumière dorée. Et à quelques mètres, adossé à un arbre, Matias attendait.
Il redressa la tête en les voyant émerger. Son regard passa sur chacun, s'attardant sur les nouveaux visages, les vêtements déchirés, les traces de sang.
« Par les dieux... Aéfrie ? »
Elle s'avança, droite, impassible.
« Selka est morte. Cette base est pacifiée. Et ceux-là qui me suivent. »
Matias ouvrit la bouche, la referma, puis observa Torgan, qui se tenait un pas derrière elle, l'arbalète baissée mais le regard loyal.
« Tu... tu as l'air différente, » murmura-t-il.
« Je le suis. » répondit-elle simplement.
Elle leva alors la main. Les autres s'arrêtèrent derrière elle. Elle se retourna lentement, ses yeux brillants à la lumière du matin.
« C'est ici que ça commence. Pas sous terre. Pas dans la peur. Mais à la lumière. »
Elle fit un pas en avant, puis déclara :
« Chacun de vous va me jurer fidélité. Pas par contrainte. Par choix. Et je veux savoir ce que vous valez. Torgan ? »
Il s'avança sans hésiter, posa un genou à terre.
« Je te suis, Aéfrie. Jusqu'au bout. Mon arbalète, ma lame, ma force : tout est à toi. »
« Et ton talent ? »
« Je traque, je protège, je frappe juste. Tu sais que je suis ton ombre. »
Elle lui fit signe de se relever.
« Tu seras mon bouclier et mon épée. »
Un à un, les autres s'avancèrent.
Serran, la voix tremblante, jura fidélité à sa manière :
« J'ai une bonne mémoire, et je lis vite. Je comprends les symboles. Je peux apprendre, transmettre, écrire. »
« Tu seras nos yeux dans les écrits, et la mémoire du groupe. »
Alven s'avança ensuite, les yeux toujours baissés.
« Je suis silencieux. Je passe partout. Et je sais crocheter. J'ai... appris à survivre. »
« Tu seras notre ombre dans la nuit. Et tu apprendras à faire mieux qu'obéir. »
Miklos vint ensuite, les mains tremblantes mais le regard franc.
« Je n'ai pas encore de don. Mais je veux apprendre à me battre. Je veux protéger. »
« Tu apprendras. Tu deviendras ce que tu choisis d'être. »
Même Garth, à contrecœur, finit par jurer, sa voix bourrue s'adoucissant à peine :
« J'manie le marteau. J'répare, j'forge. Mais faut m'parler droit. »
Aéfrie sourit légèrement.
« Forge bien, Garth. Parle moins. »
Enfin, elle posa son regard sur Aylis.
Le mage la fixa, puis, d'une voix lasse mais résignée :
« Je te suis. Jusqu'à ce que je trouve une meilleure maîtresse… ou que tu me tues. »
« C'est honnête. Et c'est un début. »
Elle se tourna alors vers Matias.
« Allons à Valbourg. Il est temps de rendre compte au capitaine Arthol. »
Et elle s'engagea sur le sentier, suivie d'une troupe hétéroclite, mais résolue. Le vent fit bruisser les feuilles. Et dans le lointain, quelque chose – ou quelqu'un – observait leur avancée.
La route venait à peine de commencer.